Livre à la loupe : Mes Trente (peu) Glorieuses

De la découverte de l’usine, dès 16 ans, à ses dernières missions d’intérim, Eric Louis relate tout son parcours professionnel et offre une plongée critique et détachée de ses trente années de travail. Ce sont ces expériences que l’on vit en suivant le parcours de l’auteur, d’intérim en intérim, de déchargements de VTT en missions de cordiste, d’embauches en démissions. D’observations en dérision. C’est un CV d’un genre nouveau et qui dépeint la réalité de l’emploi dans toute sa précarité. Entretien.

Que permet la lecture de votre autoprolographie ?

Elle donne à voir un parcours parmi d’autres d’un travailleur sur ces trente dernières années. Ce n’est pas un parcours exemplaire, ce n’est pas celui de tout le monde. Mais c’est un parcours morcelé que l’on retrouve de plus en plus. Les parcours aujourd’hui dans le monde du travail ressemblent plus au mien qu’à ceux qui sont très simples et stables. Ça montre qu’on peut toujours rebondir, qu’on peut rester libre et indépendant par rapport au boulot. Si j’ai un message à faire passer : ce n’est pas parce que le travail est un passage obligatoire de plus en plus rare que c’est une raison pour se corrompre. On nous demande implicitement d’abandonner nos convictions, les acquis sociaux que les anciens avaient vaillamment gagné. On a peut-être besoin des employeurs pour aller bosser mais eux ont besoin de nous pour faire tourner leur usine. Ça me paraît essentiel d’avoir du recul par rapport à ça. C’est un petit bout de lutte personnelle dans ce milieu ambiant de plus en plus dur.

Les conditions de travail au niveau humain se sont dégradées.

Trente ans se sont passés depuis votre entrée dans le monde du travail. Quel regard portez-vous sur celui-ci aujourd’hui ?

Quand on se lance dans le monde du travail par nécessité, on ne se pose pas de questions. J’avais plus d’enthousiasme quand j’ai débuté que maintenant. J’étais de bonne volonté, un bon petit soldat, content d’aller bosser et de participer à la vie de la société. L’expérience au singulier et les expériences, ça a éveillé chez moi la conscience de tout ce qu’il peut se passer dans le travail aujourd’hui, toute la dimension sociétale et sociale, le rôle attribué à chacun dans le monde. Il y a eu des améliorations techniques indéniables mais le progrès n’est pas égal partout. C’est parfois archaïque dans certains domaines. Les conditions de travail au niveau humain se sont dégradées. Les innovations n’ont pas apporté que du bonheur aux ouvriers. Je travaille depuis trois semaines dans une entreprise de fabrication d’échelles où je travaillais en tant qu’intérimaire il y a 20 ans. En tant qu’ouvrier, je remarque que l’effort demandé aux ouvriers pour le même salaire qu’avant n’est plus le même. Il a décuplé. Par exemple, les pauses sont déduites du temps de travail.

A mon échelle, avant 2017, je n’avais jamais été confronté à un accident grave du travail. Je n’avais jamais vécu ça. Mais je m’en aperçois maintenant en m’intéressant au problème. Au sein de notre association, c’est l’une de nos principales considérations. Les chiffres remontent, on s’aperçoit de tous les accidents du travail qu’il y a tous les ans. Par rapport aux mesures QSE mises en place et qui sont aussi des contraintes pour les travailleurs, on s’aperçoit que les chiffres continuent d’augmenter. On en parle, on diffuse les chiffres dans les réseaux. Avant l’association, il n’y avait aucune représentation salariale, juste une institution patronale. La voix des travailleurs n’était pas représentée. On communique sur l’accidentologie et on arrive à sortir de l’invisibilisation. Dans ce milieu, il y a énormément d’accidents graves, et on essaye aussi de casser l’omerta organisée autour des employeurs et des accidents du travail. On soutient les proches des victimes. On nous a fait le reproche d’être corporatifs. On l’est mais pas par choix. Les problématiques dans le métier de cordiste sont tellement nombreuses qu’il faut d’abord s’en occuper avant de s’allier avec d’autres personnes qui défendent d’autres corps de métier. 

Cette précarisation du contrat de travail et cette instabilité à devoir chercher du boulot au jour le jour met le travailleur en danger.

Le prochain numéro de SST Mag porte sur les travailleurs précaires. Vous êtes vous-même intérimaire, ouvrier, quelle est votre vision sur ce statut ?

L’intérimaire est très précarisé. Un intérimaire pouvait avoir un contrat de six mois, un an dans une entreprise à mon époque. Aujourd’hui ce sont des contrats à la semaine. Tout ce que j’ai obtenu récemment, ce sont des contrats à la semaine. En comptant les deux jours de période d’essai qui peuvent casser le contrat et la période de souplesse, ça fait que sur une semaine, on peut être mis hors contrat de mission tous les jours de la semaine et être mis en fin de mission tous les jours de la semaine, sans préavis ni réparation. On a modifié ces contrats pour qu’ils soient plus malléables. Cette précarisation du contrat de travail et cette instabilité à devoir chercher du boulot au jour le jour met le travailleur en danger. Quand j’étais cordiste, en arrivant le lundi matin, je découvrais tout pour la première fois. On arrive à chaque nouvelle mission dans des usines qu’on ne connaît pas, où on ne peut pas appréhender le danger, avec du matériel qu’on ne connaît pas, avec des collègues qu’on ne connaît pas. Tous ces facteurs représentent un danger supplémentaire. Les statistiques le montrent, depuis quelques années, les victimes d’accident du travail sont pour la plupart des intérimaires.

Vous avez écrit d’autres livres en rapport avec les accidents du travail, notamment les conditions de travail des cordistes, pourquoi ? 

J’ai travaillé comme cordiste pendant deux ans et demi. Mon premier livre, Casser du sucre à la pioche, m’est venu à la suite d’un chantier emblématique et décrit les conditions de travail des cordistes. D’après les reportages que l’on voit dans les médias, le métier de cordiste est perçu comme « glamour ». Ce sont des gens qui accèdent à l’inaccessible; qui de là où ils sont, ont une vision de la vie en hauteur; qui sont un symbole de liberté. J’ai vécu exactement l’inverse. Le côté glamour existe aussi un peu, mais comme je travaillais au fond des silos, dans des sites industriels, il n’y avait rien d’excitant et je ne m’y reconnaissais pas. Le 21 juin 2017, je perds un collègue, Quentin. J’ai donc écrit On a perdu Quentin car cela me semblait important de parler de lui surtout avec l’invisibilité des accidents du travail en France et le peu de juridiction autour. Il s’agissait d’un hommage mais aussi d’un témoignage pour laisser une trace de son accident, de la vérité sur ce qu’il s’est passé. Ce livre a été versé au dossier du procès de l’accident de Quentin et une suite judiciaire est arrivée. Alors afin de défendre l’intérêt de ses proches et des cordistes on a créé une association Cordistes en colère, cordistes solidaires.

Eric Louis, ouvrier et auteur de Mes Trente (peu) Glorieuses

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